Rainer Maria Rilke
Lettre à un jeune poète, extrait 3
Suède, le 12 août 1904
Je tiens de nouveau à vous parler un instant, cher monsieur Kappus, bien que je ne puisse rien dire qui fût de quelque secours, et soit à peine en mesure d'écrire quelque chose d'utile. Vous avez eu de nombreuses et grandes tristesses qui sont passées. Et vous dites que même le fait qu'elles aient passé vous a été pénible et fut délibitant. Mais demandez-vous, je vous en prie, si ces grandes tristesses ne vous ont pas traversées plutôt qu'elles n'ont passé? Si bien des choses en vous ne se sont pas transformées, si vous-même quelque part, en quelque endroit de votre être, vous n'avez pas changé tandis que vous étiez tristes? Seules sont dangereuses et mauvaises ces tristesses que l'on porte avec soi parmi les gens afin de couvrir leurs propos. Telles des maladies traitées superficiellement et de manière aberrante, elles ne font que reculer pour faire d'autant plus irruption après une courte rémission; et elles s'accumulent en vous, constituent une forme de vie non vécue, méprisée, gâchée, une forme de vie dont on peut mourir. S'il nous était possible de voir au-delà des limites où s'étend notre savoir, et encore un peu plus loin au-delà des contreforts de nos intuitions, peut-être alors supporterions-nous nos tristesses avec plus de confiance que nos joies. Elle sont, en effet, ces instants où quelque chose de nouveau a pénétré en nous, quelque chose d'inconnu; nos sentiments font silence alors, obéissant à une gêne effarouchée, tout en nous se rétracte, le silence se fait, et ce qui est nouveau, que personne ne connaît, se tient là, au centre, et se tait.

Suède, le 12 août 1904
Je tiens de nouveau à vous parler un instant, cher monsieur Kappus, bien que je ne puisse rien dire qui fût de quelque secours, et soit à peine en mesure d'écrire quelque chose d'utile. Vous avez eu de nombreuses et grandes tristesses qui sont passées. Et vous dites que même le fait qu'elles aient passé vous a été pénible et fut délibitant. Mais demandez-vous, je vous en prie, si ces grandes tristesses ne vous ont pas traversées plutôt qu'elles n'ont passé? Si bien des choses en vous ne se sont pas transformées, si vous-même quelque part, en quelque endroit de votre être, vous n'avez pas changé tandis que vous étiez tristes? Seules sont dangereuses et mauvaises ces tristesses que l'on porte avec soi parmi les gens afin de couvrir leurs propos. Telles des maladies traitées superficiellement et de manière aberrante, elles ne font que reculer pour faire d'autant plus irruption après une courte rémission; et elles s'accumulent en vous, constituent une forme de vie non vécue, méprisée, gâchée, une forme de vie dont on peut mourir. S'il nous était possible de voir au-delà des limites où s'étend notre savoir, et encore un peu plus loin au-delà des contreforts de nos intuitions, peut-être alors supporterions-nous nos tristesses avec plus de confiance que nos joies. Elle sont, en effet, ces instants où quelque chose de nouveau a pénétré en nous, quelque chose d'inconnu; nos sentiments font silence alors, obéissant à une gêne effarouchée, tout en nous se rétracte, le silence se fait, et ce qui est nouveau, que personne ne connaît, se tient là, au centre, et se tait.

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