Woodstock, la méduse et le loup
Cet article lu hier et restitué ici tel quel.
Le monde est une respiration.
Les phases d'ampleur y succède aux phases d'exiguïté, en un mouvement qui détermine les êtres et la figure des sociétés humaines.
En 1969, le festival de Woodstock fut le symptôme d'une époque porteuse d'ampleur intellectuelle et civique. Il y avait assez d'espace, au sein de l'opinion publique et dans les esprits, pour qu'une dialectique et des controverses se produisent entre ceux qui s'accordaient au pouvoir et ceux qui le contestaient. C'est en quoi ce festival fut par conséquent un festival artistique.
L'exiguïté s'est ensuite installée, degrés par degrés en vingt ou trente ans.
En 2009 le Paléo Festival est le symptôme d'une époque devenue l'ennemie de l'intelligence en général et de la perception civique en particulier. Il n'atteste plus d'espace permettant une dialectique ou des controverses entre ceux qui se satisfont du pouvoir ou du système économique, et ceux qui ne s'en satisfont pas. Il leur offre seulement de quoi se rendre inconscients de cette perte et d'inhiber en eux toute volonté de la combattre. C'est en quoi ce festival produit de l'aliénation collective plaisamment dissimulée sous le réconfort né de la mise en masse des individus, et n'a plus rien d'artistique.
D'autres signes sont inscrits dans la mer et la montagne.
Les méduses prolifèrent dans la Méditerranée parce qu'il n'y a plus assez de thons pour aménuiser leurs effectifs, parce qu'il y a trop de pollution dont elles s'accomodent à l'inverse de leurs prédateurs usuels, et trop de chaleur climatique favorable aux allongements saisonniers de leurs processus reproducteurs. Si nous étions en d'autres temps et d'autres lieux, un lien plus sacré nouerait l'humain à la nature, qui ménagerait en lui des espaces de craintes et de responsabilités plus vastes.
Or nous sommes en 2009 et l'exiguïté règne en souveraine. Elle empêche les populations de méditer les paramètres du mal qui frappe la mer et les confine aux agissements paniques. Ainsi pêche-t-on désormais les méduses chaque matin sur les plages de Marseille à Gibraltar, qui font en effet fuir les baigneurs au point de miner le système touristique ambiant.
C'est une aberration comportementale typique de notre temps, qui coïncide à l'illusion constituée par le Paléo Festival aujourd'hui : on croit agir efficacement sur les rives de Méditerranée mais c'est faux, de même qu'on croit expérimenter l'art et l'Autre à Nyon, mais c'est faux.
La montagne elle-même est un décor n'offrant plus guère d'espace à la pensée.
L'exiguïté, cette fois-ci, est masquée par la majesté des cîmes et des glaciers. Quand le loup revient en Valais, il n'est pas reçu comme l'indice d'une diversité belle à saluer. Il est reçu comme l'indice d'une intrusion proportionnelle à l'instinct d'exclusivité dont les Valaisans se sont fait une caractéristique confinant subrepticement à l'imbécilité. Ils sont en cela très exemplaires de l'univers unidimensionnalisé que notre époque a façonné pour favoriser massivement l'usage humain consommateur.
Ainsi consomme-t-on le festival Paléo comme on consomme la mer et comme on consomme le territoire valaisan, impérativement, impérieusement, et même compulsivement, c'est-à-dire d'une façon que ne doivent jamais menacer la dialectique et les controverses - telle est l'exiguïté de notre temps.
Woodstock n'est plus qu'un souvenir mais de ce souvenir montent encore des sons et des images, Richie Heavens acharné devant son micro comme une moto sur sa piste, Joe Cocker sublimé dans le blues, ou la belle boue comme le Verbe d'où remontera peut-être un jour, si le monde respire encore, une ampleur constellée de beauté jouissive.
Christophe Gallaz
Journaliste et écrivain